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Partir

Personne n’accepte la première gifle si elle ne vient pas accompagnée d’un flot merveilleux d’excuses, de promesses, une intensité de ne pas vouloir te perdre, de ne pas envisager de te perdre. Ceux qui peuvent te tuer sont toujours ceux qui tiennent le plus à toi.
— Virginie Despentes in Vernon Subutex

Il y a les cris, les larmes, les coups. La crise. Aucun mot sensé ne semble l’apaiser.
Lorsque le couteau vole il devient ton centre d’attention. Arriver à traverser cette nuit sans qu’il ne finisse dans son ventre — ou le tien. À ce moment tu n’a plus de certitude. Tu passe en mode automatique. Tu cherches les objets aux bouts pointus, tu les cache.
Tes repères volent en éclats. Tu ne sais plus ce qui est théâtre et ce qui est folie. Tu te promets que la première chose que tu feras au petit matin c’est partir sans te retourner.
A bout de force tu sors les mots qu’il fallait. Sans les penser, sans y croire, irréels mais du moment que ça permet de mettre un terme à ça.

Le soleil se lève, après avoir dormi quelques heures peut-être. Et tu ne pars pas. Tu lui trouve des excuses. Tu te trouves des fautes. Ça va, le plus dur est passé. On va résoudre ça, ne plus recommencer c’était un accident.
Tu n’en parles pas à tes amis, ils ne comprendraient pas.
Et puis ça arrive à nouveau. Autrement, ou pas. En parler devient encore plus difficile. Chaque fois tu crois que tu seras plus fort. Tu essayes tout. Répondre sur le même ton. Dire oui à tout. Tu essaye même de lui retourner la claque — le coup. En te dégoutant d’en arriver là mais en espérant que ça puisse marquer la limite. En vain. Une nuit, la police alertée par les voisins vous emmène aux urgences.
Et tu n’arrives toujours pas à partir.
Tu te raccroches aux bons moments pour y croire. Dans une folle fuite en avant tu donnes encore plus en espérant que ça nourrisse l’autre et le calme. Tu ne penses pas en ces termes là, c’est inconscient.
Mais tu vas d’échec en échec. Échec à satisfaire l’autre. Échec à calmer l’autre. À le comprendre. À le calmer. Tu finis par accepter tous les reproches de l’autre. C’est la seule explication possible.

Mais les crises de violence ça n’est pas ça le plus dur, non. C’est entre. Chaque instant où tu as peur que ça explose. Car tu ne réussis toujours pas à comprendre la logique, à anticiper, à prévoir, à prévenir.
Tu en viens à peser et surveiller chaque mot chaque geste de ta part et chaque réaction de l’autre. Tu perds toute possibilité de spontanéité. Une chape de plomb sur les épaules tu essaye d’enchaîner les instants sans explosion. Ça devient ta seule ambition. Tu n’espères plus rien, tu n’as plus d’envie. Juste arriver à échapper au pire. Encore un peu.
Mais le répit ne dure pas. Jamais.
L’autre en arrive même à te reprocher ton manque d’envie. Encore de ta faute.

Si tu as de la chance à un moment tu trouves quelqu’un à qui parler. Au départ ce n’est pas pour ça. Tu cherches juste de l’aide pour corriger tes défaut, pour améliorer les choses. Mais il te tends un miroir. Même si tu n’arrives pas vraiment à dire les choses, si tu les évoques avec beaucoup de prudence, de loin, il comprends les mots que tu ne dis pas. Petit à petit il te fais prendre conscience de l’anormalité. De la normalité. De ce que tu n’aurais jamais du accepter.
C’est un long chemin pour re-construire la réalité dans ton esprit. Accepter qu’il n’y a pas de solution. Tu ne pourras pas sauver l’autre ni résoudre ses problèmes. Il n’y a qu’un seul chemin.

Partir. A un moment ça devient une question de survie.

— 28 février 2018

Vos commentaires

  • Le 14 juin à 09:12, par Tofeo En réponse à : Partir

    Langage poétique indirect pour dire que tu parts. On ne connait pas le contexte mais on peut l’imaginer.
    Une page se tourne...

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