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Des racines et Dehel

(parce que j’aime les jeux de mots pourris)

C’est une histoire de temps qui passe, de voyage et de rencontres humaines (pour voir directement le résultat c’est là).

Mes grands-parents maternels ont toujours été accumulateurs. Autres temps, autres mœurs. Il n’était pas rare de voir revenir mon grand-père de la déchetterie avec qui un vieux vélo, qui un relax, qui une machine à laver à retaper (son violon d’Ingres). On le regardait faire d’un œil mi amusé mi agacé.
Aussi quand il a fallu vider leur maison Nantaise pour la vendre, c’est une véritable chasse au trésor à laquelle nous nous sommes livrés. Rien d’extraordinaire au final, si ce n’est quelques objets conservés en souvenir.

Mais au fond d’un tiroir d’une vieille armoire en bois, ouvert avec peine, j’ai trouvé au milieu d’un fratra 2 étuis en cuirs, dont l’un était clairement celui d’un vieil appareil photo et l’autre plus intriguant.
Le premier abritait un vieil Agfa des années 60 sans intérêt très notable.
Le second lui contenait un parallélépipède noir métallique dont je n’étais pas certain de la fonction.

Le retournant dans tous les sens en manipulant les divers boutons et loquets il a fini par s’ouvrir mode pop-up pour révéler un soufflet muni d’un objectif. C’était un vieil appareil photo lui aussi, visiblement assez antérieur au premier.
Parce que j’ai trouvé l’objet beau je l’ai gardé - et l’autre aussi du coup, sauvé par sa proximité avec cette antiquité : puisqu’ils avaient été conservés ensemble jusque là, je prenais les deux.

De Nantes j’ai donc ramené ce vieil appareil chez moi, à Montargis, où il a orné la bibliothèque de mon salon, sortant ainsi d’un exil d’une cinquantaine d’années.

Puis il m’a suivi quelques temps plus tard à Biarritz, où il trouvé une nouvelle place, dans ma chambre cette fois, après quelques mois au garde-meuble. Il aurait pu rester un simple objet décoratif, mais un enchaînement de hasard et d’interactions m’a entraîné dans un joli projet.

Ça a commencé par un lien envoyé par Elifsu. J’ai connu Elifsu via Twitter. Elle organisait une soirée chez elle, à Paris, ouverte à qui voulait. J’y suis allé, on s’est rencontré.
Donc Elifsu m’envoie ce lien racontant l’histoire d’un néerlandais qui a trouvé une pellicule vieille de 70 ans dans un appareil Zeiss Ikon de 1929 à soufflet trouvé d’occasion. Il l’a développé, et réussi à exhumer 4 photos prises à Biarritz, vraisemblablement dans les années 40. Vieilles photos, histoire amusante, et je rebondis en parlant de ce vieil appareil à soufflet que j’ai chez moi et la réaction d’Elifsu me fait prendre conscience de ma chance d’avoir fait cette trouvaille.

Du coup je cherche un peu à en savoir plus sur l’appareil. La marque Dehel vint des initiales de Demaria-Lapierre, les 2 fondateurs de la société, et c’est visiblement un modèle des années 1930/1940.

Hasard, une semaine plus tard Cendrine envoie un mail à la recherche d’appareils argentiques. Cendrine est photographe dans le coworking où je travaille maintenant à plein temps [1]. Elle organise un stage de photo pour des ados et veut donc leur montrer qu’on pouvait prendre des photos avant d’avoir des smartphones [2].
Je lui propose le vieil Agfa et lui parle de mon Dehel. Elle évoque des photographes qui font des reportages complet avec ce type d’appareil et me demande si je fais des photos avec. Spontanément je lui réponds que « oh on doit plus trouver de pellicule pour » et là elle m’indique au contraire que si, sûrement et que peut-être elle me l’empruntera à l’occasion pour l’essayer.

Fin du second acte, mais le germe est planté. Intrigué je me mets à creuser l’histoire de l’appareil, à essayer de retrouver le modèle exact, le format de pellicule qu’il lui faut… Après quelques heures de recherche et de navigation sur les sites de passionnés de photo, recoupant sur le format du dos, la focale, les photos que je trouve, j’en arrive à la conclusion il s’agit d’un Dehel modèle 1936 en 6x9 fabriqué jusqu’à la fin des années 40/début des années 50 [3].

Avec les indications trouvées en ligne j’inspecte tous les mécanismes autour de l’objectif jusqu’à comprendre comment utiliser l’appareil et faire un photo !

Le format de pellicule requis est du 120, format assez répandu et encore disponible, qui permet de faire 8 poses en 6x9. Je me rends chez le magasin de photo le plus proche où je trouve en effet facilement un rouleau en N&B 125 ISO.
Mais le vendeur me prévient : « Je développe pas ! ».
Tant pis, une chose à la fois, commençons par essayer de prendre des photos, on verra plus tard.

De retour chez moi je parle de tout ça sur Mastodon, photo de l’appareil à l’appui, et indiquant que je ne sais pas encore comment/où faire développer.

Là c’est d’abord Emmanuel, passionné de photo, qui intervient. Avec Emmanuel on s’est surement d’abord croisé à Paris-Web, mais on s’est vraiment rencontré lors d’un chouette week-end troglodyte entre gens du web (l’occasion de passer un moment de partage plus personnel au delà des contextes pros dans lesquels on se croisaient habituellement).
Emmanuel me propose donc de développer lui même si je ne trouve pas de solution, et me donne aussi quelques précieux tuyaux sur les points à regarder de près.

J’inspecte l’appareil, je nettoie l’extérieur des lentilles au pinceau. Ce n’est pas parfait : entre les 2 lentilles restent des poussières, mais le démontage ne semble pas simple, donc pour le moment on laisse comme ça. Dans le noir du garage je regarde si le soufflet est étanche avec une lampe de poche : a première vue c’est bien, même si quand je colle la lampe sur les coins du soufflet on arrive à voir des petits point lumineux à l’intérieur. Bon c’est peut-être un peu du pinaillage. À l’aide d’un tuto j’installe la pellicule [4].

Parce qu’il pleuvait à Biarritz ce week-end là, parce que – bêtement ? — j’avais envie de trouver sujet qui mérite la première photo, parce que j’avais envie d’y aller depuis un moment, parce qu’Antoine, mon plus jeune fils, était là ce week-end, on est allé visiter le musée Guggenheim de Bilbao et y trouver notre sujet.

Puis Benoît, ami et associé de Nursit m’a indiqué un labo photo qui à ouvert assez récemment à Lille. J’ai rencontré Benoît dans une étonnante communauté autour du logiciel libre SPIP. Je me suis retrouvé à utiliser le logiciel par un hasard du destin, puis une chose en entrainant une autre, à proposer une amélioration, puis une autre, puis me rendre à Lille, à une SPIP-Party, découvrir tout plein de gens que je ne connaissais pas, avec qui j’avais juste échangé des mails et qui venaient eux aussi de tous les coins de France [5].

Benoît me parle donc d’un labo photo monté par Florian, que j’avais croisé la première fois dans un atelier qu’il présentait à Paris-Web. Je l’avais alors écouté d’un regard parait-il assez glacial, au point qu’il s’en souvienne encore quand, quelques années plus tard, on a fait connaissance autour d’un bière, dans une soirée en marge de la TakeOff Conf qu’il organisait alors à Lille.

C’est donc là, 3 semaines et 8 photos plus tard, profitant d’une semaine de travail à Lille, que j’ai amené à développer et scanner ma pellicule de test, y croisant de nouveau Florian au moment de récupérer mes photos.

Alors, sortant du magasin j’ai pris conscience de toutes ces rencontres qui avaient rendu ce petit projet possible, de ces fils tissés au cours de ces 10 dernières années durant lesquelles j’ai fait la connaissance de tant de gens formidables, du chemin parcouru qui m’a amené là, ici et maintenant.

Plus que jamais ce n’est pas tant la destination (et le résultat) qui compte que le voyage en lui même et cet appareil photo est une jolie histoire qui prend une valeur toute symbolique.

Musée Guggenheim
Prise de vue avec Dehel 6x9 modèle 1936

— 12 novembre 2017

Notes

[1une communauté formidable dont il y a beaucoup à dire, mais j’ai pas encore réussi à poser les mots qui conviennent

[2aussi étonnant que ça puisse paraître

[3je suppose donc, mais sans certitude, qu’il a été acquis par mes grand-parents à la fin des années 1940, plus ou moins au moment de la naissance de ma mère

[4hé ho j’ai utilisé des argentiques dans ma jeunesse hein, mais là là c’est un peu plus compliqué qu’avec les boitiers 24x36

[5choc culturel à l’époque, et découverte d’un univers tellement enthousiasmant qui m’a apporté plein d’amis

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